John le Carré, le roi du roman d'espionnage

Par Céline B. pour BU


Il était le maître du roman d'espionnage, un écrivain complexe qui tricotait ses intrigues autour du secret et des trahisons d'un milieu cadenassé. Après vingt-cinq ouvrages et une vie aux multiples rebondissements, John le Carré est décédé le 12 décembre dernier à l'âge de 89 ans, laissant derrière lui une œuvre fascinante.


Naissance d'un agent secret


« L’espionnage, c’est comme les histoires d’amour, tout tient au hasard des rencontres. Un jour que je me sentais particulièrement seul et mélancolique, je m’étais rendu à l’église. Il y avait là un couple étrange qui, me voyant à ce point désemparé, m’a invité à prendre une tasse de thé, puis m’a convaincu que mon pays avait besoin de moi. J’étais trop jeune pour avoir connu la seconde guerre mondiale, mais j’étais habité par un fort sentiment de patriotisme. Et surtout, le monde du secret m’attirait. Je dois dire qu’en le pénétrant, j’y ai découvert un refuge. »

Né en 1931, David John Moore Cornwell grandit dans un environnement familial tourmenté. Sa mère l'abandonne à l'âge de cinq ans (il la retrouvera sur un quai de gare l'année de ses vingt et un ans) tandis qu'il entretient une relation conflictuelle avec son père, dépeinte dans Un pur espion en 1986. Étudiant à l'Université d'Oxford, il enseigne au collège d'Eton, puis rejoint le Foreign Office pendant cinq ans.


Entre 1950 et 1960, il est recruté par le MI5 et le MI6 : devant la vitrine d'un cordonnier, il choisit le pseudonyme de John le Carré. Secrétaire d'ambassade à Bonn avant d'être consul à Hambourg, il est chargé de communiquer des messages et de composer des opérations de désinformation. En 1963, l'agent double Kim Philby le trahit en révélant son identité, ce qui met immédiatement fin à sa carrière. Ayant déjà commencé à créer en parallèle de ses missions son premier roman, L'Appel du mort, l'auteur se consacre alors à l'écriture.



L'exigence d'un auteur


C'est le début d'un parcours fructueux où John le Carré développe un style parfois difficile d'accès, travaillé autour de phrases longues et d'atmosphères grisâtres. Il faut dire que l'écrivain connaît par cœur les rouages d'un univers à l'opposé du glamour décrit dans les aventures d'un certain James Bond. Prenant place durant la Guerre froide, ses récits documentent le quotidien d'espions abîmés par leur tristesse, lassés de constater qu'ils n'ont jamais pu changer le monde malgré leurs sacrifices.


Son troisième roman, L'Espion qui venait du froid, devient un best-seller avec plus de vingt millions d'exemplaires vendus. Deux ans plus tard, Martin Ritt l'adapte au cinéma, ouvrant la voie à de nombreuses transpositions de ses œuvres à l'écran pour Sidney Lumet (The Deadly Affair), John Boorman (Le Tailleur de Panama) ou Fernando Meirelles (The Constant Gardener). Présent dans la « Trilogie de Karla », son personnage fétiche George Smiley trouve, en 2011, une parfaite incarnation en la personne de Gary Oldman dans La Taupe, brillant jeu d'échecs fidèle aux mots de l'auteur.


« Je suis un menteur [...], né dans le mensonge, éduqué dans le mensonge, formé au mensonge par un service dont c'est la raison d'être, rompu au mensonge par mon métier d'écrivain. »

Un observateur de notre société


Grand admirateur d'Alexandre Dumas, de Charles Dickens ou de Léon Tolstoï, John le Carré ne s'arrête pas à l'écriture de romans. Il imagine une pièce de théâtre (Le Bout du voyage), rédige ses mémoires (Le Tunnel aux pigeons, Histoires de ma vie) tout en créant des contes, des nouvelles ou des articles de journaux. Celui qui avoue « être né millionnaire […] si l'enfance constitue le patrimoine d'un écrivain » transmet également la passion des textes à son fils, Nick Harkaway, qui s'intéresse à la science-fiction et à la fantasy.


Tandis que beaucoup prédisent la fin de sa carrière au terme de la Guerre froide, l'auteur parvient à se réinventer en conservant l'essence de son travail littéraire. Avec La Maison Russie en 1989, il publie le premier roman sur la perestroïka, puis évoque notamment les dérives de l'industrie pharmaceutique en Afrique dans The Constant Gardener. Critiquant avec force la guerre en Irak, il écrit deux ouvrages dans un contexte post-11 septembre, Une amitié absolue et Un homme très recherché. Jusqu'à son ultime récit, Retour de service, paru en 2020, où il met en scène Donald Trump, Vladimir Poutine ou encore le Brexit, il gardera cette aura d'écrivain à l’œil aguerri, rompu à l'observation d'un monde et d'une époque en pleine déliquescence.

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